Cet article scientifique propose une analyse du rôle des circuits courts et de proximité (CCP) dans la performance globale des entreprises agricoles, à partir d’une étude menée sur 48 exploitations de Nouvelle-Aquitaine.

Mise en contexte
Les actions en faveur du développement des circuits courts et de proximité (CCP) — qui comprennent au plus un intermédiaire entre producteurs et consommateurs — se sont multipliées ces dernières années. Il s’agit d’un moyen d’atteindre des objectifs de performance globale, et ce, dans les trois dimensions du développement durable (environnemental, social, économique), selon la littérature. Les objectifs économiques sont plus facilement atteignables par les circuits courts (réduction des intermédiaires et meilleure répartition de la valeur ajoutée). Quant à ceux de proximité, qui favorisent la mise en relation de producteurs et de clients sur un même territoire, ils permettent de rencontrer des objectifs sociaux.

Selon des chercheurs, il existe un réel manque d’études scientifiques et pertinentes sur les CCP ou leurs effets sur la performance des exploitations agricoles. Ils mentionnent entre autres plusieurs « fausses idées », par exemple concernant la juste rémunération des producteurs, l’association systématique des CCP à une bonne performance environnementale, ou des inconvénients cachés comme les coûts logistiques.

Revue de la littérature
Une revue de la littérature a permis d’établir 20 hypothèses réparties en fonction de 9 grands thèmes en ce qui a trait à la performance globale des exploitations agricoles en lien avec les CCP (voir le tableau 1).

Tableau 1

Tableau 1 (suite)

Légende : agriculture biologique (AB) ; signes d’identification de la qualité et de l’origine (SIQO)
Source : Alonso Ugaglia, Adeline, Bernard et coll.

La performance des CCP est liée aux différentes dimensions du développement durable. Elle n’est pas vue uniquement à travers le prisme de la rentabilité économique. Sur ce plan, les CCP sont censés permettre une meilleure valorisation de la production agricole et donc d’assurer une meilleure répartition de la valeur ajoutée. Toutefois, l’effet des CCP sur la performance économique est varié dans la littérature.

Les CCP facilitent la création de lien social et d’échanges directs entre les producteurs et les consommateurs. Du fait de la commercialisation locale des produits et du nombre limité d’intermédiaires, les CCP impliquent une contribution et une dépendance à la dynamique sociale locale.

La littérature montre que les CCP engendrent une consommation plus respectueuse de l’environnement liée à des pratiques de production durables, à la réduction des emballages, et à la limitation des émissions de CO2

Méthodologie de l’étude

Afin de vérifier les divers éléments recueillis dans la littérature, les chercheurs ont mené des entretiens semi-directifs auprès de 48 exploitants agricoles répartis dans trois secteurs emblématiques de la région, soit les producteurs des filières ovins lait, bovins viande et maraîchage. Ces agriculteurs commercialisent toute, ou une partie de leur production en CCP.

Les entretiens reposent sur un guide construit en six sections :

  1. Profil de l’exploitation et de l’exploitant ;
  2. Place des CCP ;
  3. Rapport au territoire ;
  4. Organisation du travail-production ;
  5. Commercialisation ;
  6. Besoins.

Tous les thèmes sont abordés de façon exhaustive lors des entretiens, mais sans ordre précis pour laisser l’interviewé libre dans son discours. Des questions de relance ont été prévues pour s’assurer que ce qui devait être discuté par les producteurs l’avait bien été, afin de pouvoir interpréter le fait de ne pas s’exprimer sur un sujet comme une absence de lien entre l’hypothèse testée et la performance de l’exploitation d’après le répondant.

Les retranscriptions ont permis d’identifier tous les éléments qui expliquent et favorisent une meilleure compréhension du rôle des CCP dans la performance de leur exploitation. À travers leur discours, les producteurs interrogés émettent des perceptions assez claires concernant les différentes hypothèses : soit leurs citations les confirment, soit elles l’infirment, soit ils ne s’expriment pas sur la question. Ceci permet de noter, pour chaque agriculteur, s’il est en accord, en désaccord, ou sans opinion vis-à-vis de chacune des hypothèses. Les chercheurs ont ensuite réalisé une synthèse de l’information pour l’ensemble de l’échantillon et pour chaque hypothèse.

Résultats

Le tableau 3 présente le nombre de producteurs ayant confirmé, infirmé ou ne s’étant pas exprimé pour chaque hypothèse.

Tableau 3

Légende : absence d’expression du groupe (gris foncé), avis contradictoires dans le groupe (gris clair), avis concordants dans le groupe (blanc).
Source : Alonso Ugaglia, Adeline, Bernard et coll.

 

  1. Une meilleure performance économique

Les producteurs expriment clairement qu’une « meilleure valorisation des produits » grâce à la commercialisation en CCP constitue leur premier objectif lorsqu’ils choisissent de s’engager dans ce type de circuit (40/48, VAL1). Ils insistent en précisant que c’est le fait d’assurer la vente eux-mêmes qui produit une valeur ajoutée et que déléguer cette activité rendrait le système non rentable. Il s’agit donc bien de limiter les intermédiaires et de récupérer la plus-value. Pour certains, c’est essentiel à la survie même de leur exploitation qui ne serait pas viable en circuit long. Le label « agriculture biologique » semble être un gage supplémentaire de valorisation, mais seulement pour certains producteurs (24/48, VAL2), alors que d’autres affirment le contraire (18/48). Enfin, les agriculteurs ne sont pas forcément autonomes et libres de la fixation de leurs prix (par rapport aux prix du marché).

  1. Organisation et bien-être au travail

Les CCP consomment « beaucoup de temps » d’après les agriculteurs rencontrés. Toutes les activités supplémentaires induites par ce type de circuit (transformation, commercialisation, magasin de producteurs/marchés, livraisons, vente directe à la ferme) sont internalisées dans les exploitations, sans forcément que cela corresponde à des embauches. L’augmentation de la charge de travail liée aux CCP se répercute assez souvent sur le chef d’entreprise (29/48, ORG1) et impacte la performance positivement ou négativement en fonction de leur capacité à mettre en œuvre des méthodes pour gérer ce surplus de travail.

Malgré cela, les CCP sont synonymes de bien-être au travail (26/48, BEH1). Les agriculteurs mentionnent avoir du plaisir à échanger directement avec leurs clients, ce qui soutient la satisfaction qu’ils tirent de l’exercice de leur métier (25/48, VAL4) et leur objectif de poursuivre leur engagement dans ces circuits.

  1. Importance de la dimension socioterritoriale

L’appartenance à un territoire dynamique pour les CCP est un facteur de performance (DYN1, 2 et 3), même s’il n’est pas impossible d’être performant sur des régions isolées et pauvres en ce qui a trait à la dynamique territoriale.

Il semble aussi que la performance des exploitations en CCP doive être soutenue par des politiques publiques puisque de nombreux agriculteurs soulignent un fort besoin, mais également un manque de soutien de la part des acteurs publics, locaux notamment (31/48, DYN1). Ils s’expriment beaucoup sur les aides financières qu’ils reçoivent (généralistes ou particuliers, par exemple pour la création de points de vente, pour la fabrication/transformation ou pour l’agrotourisme).

  1. Absence d’expression sur la performance environnementale

Malgré les relances, la majorité des agriculteurs rencontrés n’établit aucun lien entre le fait de commercialiser en CCP et la performance environnementale de leur exploitation (33/48, ENV1)

Conclusion

Conformément à la littérature, les agriculteurs confirment que leur principale attente réside dans l’amélioration de la viabilité économique de leur exploitation, et cela se vérifie dans les résultats de leurs entreprises. Même si ces circuits se traduisent par un surplus de travail, ils expriment une satisfaction quant à l’exercice de leur métier et un bien-être au travail. Enfin, les CCP fonctionnent en interdépendance avec la dynamique de leurs territoires.

Source : Alonso Ugaglia, Adeline, Bernard Del’homme, Marie Lemarié-Boutry et Frédéric Zahm. « Le rôle des circuits courts et de proximité dans la performance globale des exploitations agricoles », Reflets et perspectives de la vie économique, 2020/1 LVIII, pages 19 à 34.

 

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